Mer 27 Juil - 4:34
Suite solo d'une rencontre singulière


Première partie: Enchaînée


C'était un petit bar sordide, un trou merdique où traînaient des badauds aussi crasseux que désespérés. Pas le genre d'endroit où on pouvait espérer trouver une telle créature. Et pourtant. Blanche était assise au bar, un verre de vodka à moitié vide posé devant elle. Sa longue chevelure brune, emmêlée et ruisselante, dégoûtait sur le plancher de bois usé. Ses vêtements trempés collaient à son corps maigre, laissant deviner la pointe des os. Son regard sombre fixait résolument le vide. Deux hommes l'avaient abordée déjà. S'étaient adressés à elle dans une langue chaude qu'elle ne connaissait pas. La femme n'avait pas besoin de comprendre. Elle savait ce qu'ils voulaient.

Au troisième homme, Blanche sortit une arme de poing de sous sa chemise et la posa sur le comptoir, devant elle. Le barman cessa d'essuyer son verre et la dévisagea. La femme cala le reste de sa vodka, impassible, et fit signe à l'homme de la resservir. Ce dernier daigna sortir de sa stupeur et s'exécuta. La vodka était mauvaise, de celle qui vous grafigne la gorge et laisse une amertume derrière. Mais cela lui importait peu, à Blanche. Elle ne buvait pas pour le goût. Pas ce soir. Ce soir, elle buvait pour l'endormir, elle. L'Autre.

Blanche ignorait dans quelle ville ou dans quel pays elle se trouvait. Elle savait seulement qu'elle avait quitté le Chili. C'était peut-être hier. Ou bien il y a plusieurs semaines. C'était flou. Il lui semblait que la nuit dernière, elle se trouvait entre les bras de son amant. Cependant, la douleur qui engourdissait tous ses membres attestait d'un plus long voyage. Le cœur de la femme se serra alors que lui revenait à l'esprit l'image de l'homme qu'elle aimait. Spike….

Blanche l'avait cherché des yeux à son réveil, dans leur chambre de Santiago, mais le vampire n'y était plus. Puis, elle l'avait cherché dans les rues de la ville. Elle n'avait pas réussi à le retrouver. L'Autre était intervenue. Avait empoisonné son esprit, y semant le doute et la peur, puis s'en était emparé. Blanche s'était envolée malgré elle, abandonnant son amour et une part de son humanité. Elle avait volé sans en avoir conscience, dépossédée d'elle-même, jusqu'à ce que l'autre s'épuisât et lui rendit le contrôle. Elle avait alors pu reprendre forme humaine et se reposer dans une grange. Elle avait tenté de regagner le Chili, mais l'Autre s'y était opposée, modifiant le cours de sa trajectoire ou l'empêchant de se transformer en aigle.

Blanche termina son verre et en commanda un autre. L'Autre ne lui laisserait jamais sa liberté. Elle avait cru l'avoir domptée au fil des années, mais elle s'était trompée. Elle le savait maintenant. La femme eut un haut-le-cœur, mais cala tout de même sa vodka. Elle réprima sa nausée. Son corps s'engourdissait et sa vision se brouillait. Alors qu'elle se levait, le décor se mit à tanguer. Elle régla l'addition, bien que cela lui semblât absurde, prit son arme et quitta le bar d'une démarche chancelante. L'air à l'extérieur était presque aussi irrespirable que celui à l'intérieur. Blanche leva les yeux vers le ciel. Les lumières de la ville donnaient aux lourds nuages une teinte orangée. Elle repéra la plus haute tour de bureaux. Elle tenta de s'envoler, mais demeura femme. Bien. Elle rangea son arme et s'enfonça dans la ville.


°~¤~°


La pluie avait cessé. Debout sur le toit de l'édifice, Blanche laissait le Vent lui fouetter le visage. Elle ne pouvait croire qu'elle en était là. Et pourtant. La nausée la prit de nouveau. D'un geste nerveux, la femme s'alluma une cigarette. Il paraît que la dernière est la meilleure. Elle jeta un coup d’œil à ses mains. Elles tremblaient. Fuck. Elle tira longuement sur sa cigarette, laissant la fumée pénétrer ses poumons et calmer ses nerfs. Elle ne reviendrait pas en arrière. L'Autre n'aurait pas le dernier mot. Blanche s'avança sur le bord du toit. Les lumières des voitures ressemblaient à des étoiles filantes. La femme ferma les yeux. Pour la première fois de son existence, elle souhaita mourir. Elle écarta les bras et se jeta dans le vide. Libre. Elle était libre.


°~¤~°


La douleur. Partout. Dans son corps, dans sa tête. Et l'obscurité. Étrange. Elle aurait cru que tout disparaissait, avec la mort. Blanche ouvrit les yeux. Elle mit un temps à réaliser qu'elle était allongée dans une ruelle sale. Une croûte de poussière et de sang maculait sa tempe. Elle tenta de se lever, mais la douleur était telle qu'elle ne réussit qu'à s'agenouiller. C'est alors qu'elle les vit qui l'entouraient. Des plumes. Noir ébène. Blanche ne put retenir un haut-le-cœur et vomit avant de s'écrouler. Des sanglots secouaient violemment son corps maigre. Elle aurait voulu hurler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il n'y avait que l'horreur. L'horreur de ne pouvoir ni vivre ni mourir. L'horreur d'être prisonnière.

Elle demeura un moment ainsi, à sangloter dans cette ruelle nauséabonde. Petit tas de désespoir. Doucement, son corps cessa de trembler. Les larmes de couler. La femme rampa jusqu'à un mur de briques et s'y appuya afin de se remettre debout. Ses jambes flageolaient sous son poids. Elle serra dans la main l'amulette qui pendait à son cou. Celle qu'Asag convoitait. Celle qui avait appartenu à Spike. Une douleur sourde s'empara de son cœur et son souffle s'arrêta. Blanche porta le bijou à ses lèvres. Elle ne voulait pas s'en départir, mais elle devait le ramener à son patron à New York. Elle ferma les yeux un instant. L'avenir lui semblait insipide. Cependant, elle n'avait plus aucune échappatoire. Elle se dégagea du mur et, sans un regard en arrière, s'envola dans l'aube naissante.
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Jeu 11 Aoû - 22:25
Deuxième partie: Fragments

(Cette seconde partie comportera plusieurs textes ayant chacun un narrateur différent et illustrera le parcours de Banche à travers les États-Unis jusqu'à New York. On verra donc Blanche à travers les yeux de divers personnages. C'est à la fois un exercice de style et un petit plaisir que je m'offre).


Port de Coatzacoalcos, Veracruz, Mexique

Lorsqu’elle est entrée dans la taverne, tous les regards se sont tournés vers elle. C’était un endroit réservé aux hommes, une femme n’y avait pas sa place. Elle ne semblait pas avoir conscience du silence lourd qui entourait sa présence. Elle s’est avancée vers le comptoir, impassible. A commandé un whisky, en anglais. Une Américaine. Il fallait bien que ce soit une touriste. Le barman a hésité avant de la servir. Si ça avait été moi, je l’aurais foutue dehors sans plus de ménagement. Autour de nous, les conversations ont repris. Moi, je ne quittais pas la femelle des yeux. Elle buvait son whisky comme si l’endroit lui appartenait.

— Faut avouer qu’elle a du chien, a ri le capitaine en me donnant un coup de coude.

Je me suis contenté de renifler avec mépris. Même d’où j’étais, je devinais qu’elle avait la pâleur et la maigreur d’un cadavre. Elle a commandé un autre verre. Elle a glissé un billet au barman et s’est penchée vers lui. Il y avait quelque chose de lascif dans son mouvement. Elle lui a chuchoté quelques mots et l’homme a pointé dans notre direction. Elle s’est avancée jusqu’à notre table. Je ne l’ai pas lâchée des yeux. Elle était blessée au visage et boitait légèrement.

— Carlos Sanchez? a-t-elle demandé.

Les matelots ricanaient, murmurant des blagues grivoises entre eux. Elle ne s’en formalisait pas. Je crois qu’elle ne comprenait pas notre langue.

— Qu’est-ce qu’elle veut? a rétorqué le capitaine en adressant un clin d’œil à ses hommes.

— Paraît que vous avez un bateau.

— Et alors?

— J’dois traverser la frontière.

— On prend pas de passagers.

— J’ai de quoi vous dédommager.

La femme a posé sur la table une épaisse liasse de billets. Américains. Les hommes ont cessé de rigoler.

— Vous allez avoir l’autre moitié aux States, évidemment.

Le capitaine contemplait l’argent, abasourdi. Je savais à quoi il pensait. Les affaires étaient mauvaises, et ça faisait quelque temps que les matelots n’avaient pas eu droit à un salaire décent. Refuser cette offre lui attirerait leur colère. Il m’a jeté un coup d’œil, cherchant mon conseil. J’ai secoué la tête. Une femme à bord, ça porte malheur. Le capitaine a dévisagé la femme.

-Qu’est-ce qui nous empêcherait de prendre le reste pendant la traversée et de vous jeter par-dessus bord? Savez, la mer est dangereuse, les accidents ne sont pas rares.

La femme a eu un sourire mauvais.

— Vous autres va être tous morts avant d’avoir tenté quoi que ce soit, a-t-elle répondu en dévoilant le pistolet accroché à sa ceinture.

Le capitaine a éclaté d’un rire gras, visiblement amusé par l’arrogance de la créature. Il s’est essuyé les yeux avec une serviette de papier.

— Dans ce cas, bienvenue à bord, demoiselle! On part à 20 h. Soyez pas en retard.

Elle a remercié le capitaine d’un signe de tête. Juste avant qu’elle quitte la taverne, nos regards se sont croisés. Un frisson d’effroi m’a parcouru l’échine. Je le jure sur mon âme, cette femme avait le diable dans les yeux.


°~¤~°


On a levé l’ancre à 20 h pile. Malgré mes protestations au sujet de la créature, le capitaine a tenu à ce qu’elle monte à bord. Il lui a même offert sa cabine. Il partagerait la mienne durant le voyage. Encore, partager est un grand mot. Dès que la nuit est tombée, il est allé la voir elle, la sorcière, et n’est revenu qu’aux petites heures, complètement ivre. Je n’ose m’imaginer à quel genre de perversions ils se sont adonnés. Une chose est certaine, cette succube l’avait ensorcelé. Autrement, il se serait aperçu qu’elle avait quelque chose d’étrange.

La femme n’a jamais quitté sa cabine, pas même pour le petit déjeuner. Le capitaine avait donné l’ordre aux hommes de ne pas la déranger. Un des marins a prétendu avoir vu un grand oiseau noir sortir par sa fenêtre, peu avant l’aube. Les autres se sont moqués de lui, mais je ne crois pas qu’il racontait d’histoires. Je mettrais ma main au feu que cette femelle pactisait avec le démon. Ce matin-là, j’ai prié Dieu pour que l’on arrive sains et saufs à Houston.


°~¤~°


Nous avons accosté au port de Houston tard dans l’après-midi. Étrangement, la traversée s’était déroulée sans encombre. J’aurais cru que la créature aurait tenté quelque manigance. Le monde est plein d’histoires de marins dont l’âme a été dévorée par un démon. Le capitaine s’est occupé de faire discrètement descendre la femme à terre. Lorsqu’elle a quitté le bateau, son visage semblait moins meurtri et elle ne boitait plus. J’ai essayé d’en glisser un mot au capitaine, mais il m’a rabroué. Il lui a baisé la main et l’a remerciée pour ses histoires. Elle-même lui a fait part de sa reconnaissance avant de lui remettre le reste de l’argent. Je n’ai rien compris à cet échange, mais j’étais soulagé qu’elle disparaisse. Idiot que je suis. J’aurais dû me douter qu’elle avait semé le mal en lui. Nous sommes toujours à Houston. Le capitaine est dans un état critique depuis quelques jours. La fièvre le fait délirer et il refuse de quitter sa cabine. Il murmure sans cesse : « l’oiseau passe avec la mort ».
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Dim 21 Aoû - 0:34
Dallas, Texas, États-Unis

Une petite fille dans sa robe bleu ciel lève les yeux et dit à sa mère:

-Regarde, maman! Un aigle noir!

-C'est impossible, trésor, répond sa mère. Il n'y a pas d'aigles noirs aux États-Unis.

-Oh... répond l'enfant, penaude. Dis, maman, tu crois qu'il est perdu?
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Ven 29 Déc - 4:03
Église de …, Louisiane, État-Unis.


-Amen.

Quelques échos décalés répondent à sa prière. Le curé Richard en compte une douzaine. Une douzaine de voix seulement dans la petite église de…. D’ici quelques années, les messes en français cesseront, faute de fidèles. Le curé Richard ne pourrait dire laquelle de la langue ou de la foi se meurt le plus rapidement. Il regarde ces têtes blanchies par le temps s’élever lentement. La messe terminée, ces vieillards retourneront s’encabaner dans leur maison dont l’intérieur est demeuré inchangé depuis des lustres, imperméable à l’écoulement des années. Quelques uns d’entre eux s’attardent délibérément. Le curé Richard referme doucement sa Bible. Ses lèvres expulsent un petit soupir avant de s’étirer en un sourire affable alors que l’homme entre deux âges s’avance à leur rencontre. M. Maillet se plaint de comment « c’est donc ben dur ces jours-citte ». Il lui fait part de ses souvenirs d’autrefois, loin dans une époque sépia, quand les voisins se souhaitaient encore le bonjour et qu’être Cajun signifiait que la fête de Mardi Gras, quand la vie était un peu moins simple qu’attendre simplement que la mort vienne vous chercher. Mme Maillet attend aux côtés de son mari, le visage paisible, comme si elle était un peu ailleurs. C’est sans doute le cas. Cela fait quinze ans que M. Maillet répète la même rengaine pour ensuite enchaîner sur ses rhumatismes, ce à quoi renchérissent M. Jalbert, Mme Clément et son mari.

Le curé Richard les écoute avec la même patience quotidienne, leur prodigue quelque sage conseil à méditer avant de les congédier. Ce sont toujours les mêmes qui s’attardent, qui cherchent à lui confier, soucis, petits péchés et angoisses. Comme si sa soutane leur procurait une sorte d’absolution. Jusqu’à la prochaine fois, songe platement l’homme d’Église. Son regard guette leur départ, trébuche sur une silhouette sombre assise au fond de la nef. De loin, elle paraît endormie, figée dans une sereine immobilité. Le curé Richard soupire une autre fois, sa patience légèrement ébréchée. De son pas silencieux, un peu sec, il réduit la distance qui le sépare de la jeune femme.

-La messe est terminée, lui dit-il calmement une fois parvenu jusqu’à elle.

— J’sais.

Le prêtre sursaute. Il ne s’est pas attendu à ce qu’elle réponde aussi rapidement. Il l’avait crue endormie. Elle ne bouge pas toutefois, ne daigne pas même ouvrir les yeux. Il en profite pour la détailler, se laisse fasciner par sa maigreur au passage.

— Comment ce que vous êtes venu à avoir la foi?

L’homme d’Église sursaute à nouveau, honteux de son immersive observation. Ses yeux remontent vers le visage de la femme. Ses paupières à elle, jusque-là obstinément closes, s’ouvrent devant le silence du curé Richard. Ses prunelles noires requièrent désespérément une réponse. Elle poursuit d’une voix calme que dément l’intensité de son regard.

— Assez pour prier et pour avoir espoir, j’veux dire.

Avoir espoir. De vagues, ces mots deviennent immenses, gigantesques par leur absence de sens. Le prêtre éprouve le besoin de secouer la tête pour se soustraire au vertige, mais ce mouvement ne fait que l’accentuer. Le voilà contraint de s’asseoir. Il sent se poser sur lui le regard de la jeune femme alors qu’il prend place près d’elle.

— N’avez-vous pas espoir? lui demanda-t-il enfin.

— Vous répondez pas à ma question.

Non, en effet, il n’y répond pas. Le curé Richard soupire à nouveau, vient pour passer une main sur son visage. Son geste glisse, descend jusqu’à sa poche pour en sortir une cigarette qu’il allume sous le regard narquois de la jeune femme. Il recrache la fumée au-dessus de sa tête et tend la cigarette à la femme, qui la prend sans se départir de son expression moqueuse. Il regarde le tison rougeoyer alors que ses lèvres tirent sur l’embout. En l’observant plus attentivement, il constate la joliesse vulgaire de son visage qu’accentue la maigreur. De quoi vit-on si ce n’est pas d’espoir? songe-t-il.

— De plaisir.

Le curé Richard ne sursaute pas cette fois, bien qu’il ne croit pas avoir prononcé sa question à haute voix.

— Est-ce suffisant?

— L’espoir l’est?

C’est au tour du prêtre de sourire. Doucement cependant, sans malice.

— Cela dépend, poursuit-il, cherchant à faire parler davantage la femme. Suffisant pour quoi?

Elle secoue la tête. Ses cheveux masquent son visage alors qu’elle tire une nouvelle fois sur sa cigarette. Le prêtre s’en allume une autre. Pendant une éternité de quelques secondes, on n’entend que le crépitement du tabac et le souffle léger de la fumée qu’on libère.

— Comment-ce qu’on fait pour le retrouver, l’espoir perdu?

Sa voix tremble un peu, le curé Richard le remarque. Il y remarque autre chose, comme si un petit peu d’ailleurs s’était accroché à ses accents pour voyager. Il réalise qu’il n’a jamais vu sa figure dans sa paroisse.

— C’est la première fois que je vous vois à la messe. Vous n’êtes pas d’ici?

— J’y ai été, jadis. J’viens de nulle part.

— Je me disais que si vous aviez perdu votre espoir ici, ça aurait été plus simple. On aurait pu chercher un peu, derrière un rocher, au fond du bayou, sous un matelas.

— Ça aurait été plus simple, oui. J’crains qu’un oiseau l’ait dévoré.

— Oh….

— Oui.

— Ce serait fâcheux.

— ….

— Dans ce cas, mieux vaut l’avoir égaré, même si c’est de l’autre côté du globe.

— Oui.

— ….

— D’où ma question. Comment-ce qu’on fait pour le retrouver, l’espoir perdu?

Le curé Richard tire une dernière fois sur sa cigarette avant de la laisser sur le sol et de l’écraser avec la semelle de sa chaussure. L’amertume de la bouffée finale le fait grimacer légèrement. La femme imite son geste. Elle ne grimace pas, recrache la fumée au-dessus de sa tête comme s’il s’agissait de la première. Elle gigote confusément sur le banc, finit par se lever. Le prêtre la regarde descendre l’allée centrale. Elle accroche parfois son regard sur une fresque ou une statue pour s’arrêter devant le Christ sur la croix. Celui qui semble surplomber le monde, figé dans son éternel martyr. Les yeux de la femme se perdent dans ceux de bronze du fils de Dieu. Ils ne renvoient rien, songe le curé Richard. L’homme d’Église la rejoint dans sa contemplation, s’arrête à deux pas d’elle, ne sachant s’il doit interrompre cet échange absurde ou la laisser à sa fixation. C’est elle qui brise le silence.

— Il m’a toujours fait peur, avoue-t-elle dans un murmure.

— C’est le Sauveur de l’humanité.

— Vous y croyez?

Le curé Richard se contente de hocher la tête. Il y croit. Elle élève à nouveau son regard vers le visage de bronze. Tous trois demeurent immobiles dans le silence.

— Merci.

Le prêtre tourne son regard vers la femme. Un pâle sourire éclaire sa maigre figure.

— Je n’ai pas répondu à votre question.

— Non, mais c’est pas à vous de le faire.

Elle se retourne, vient pour partir, mais le curé Richard l’arrête.

— Attendez, dit-il en défaisant la petite croix d’or attachée à son cou pour la lui tendre. Elle ne bouge pas, l’observe avec un regard contrit.

— Ça fait longtemps que j’crois plus en Dieu.

— Ça n’a pas d’importance. Lui croit en vous.

Les yeux de la femme se voilent d’émotion. Ses lèvres pincées parviennent à ne prononcer aucune parole, et le prêtre se contente d’un hochement de tête en guise de reconnaissance.

— Adieu, arrive-t-elle à articuler.

— Adieu.

Le regard du curé Richard fixe longtemps la porte de la petite église de… après que la femme soit partie. Sa main tâte sa poche, en sort une cigarette qu’il allume. La fumée le ramène au présent, loin des yeux ébène et des oiseaux qui dévorent l’espoir. Il retourne vers le fond de la nef afin de verrouiller l’entrée, mais s’arrête avant d’atteindre son but, son regard captivé par un petit morceau de rêve. Sur le banc où était assise la femme se trouve une plume noire.
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Sam 3 Fév - 4:12
Josie’s bar, Nashville, Tennessee.

Je fumais avec les gars dehors. Je devrais pas, mais bon. Quand tu te sais condamnée. C’était un dimanche tranquille, le gars qui devait jouer ce soir avait annulé à la dernière minute. Il y avait que quelques clients réguliers qui buvaient une bière en écoutant la musique country que crachaient les vieux haut-parleurs. C’est quand je suis rentrée que je l’ai vue. Je l’ai reconnue tout de suite. Blanche. J’ai cru que j’étais devenue folle, que c’était un fantôme qui était accoudé au comptoir.

— Blake, tu vois la fille assise au bar? j’ai demandé.

— Ouais, qu’est-ce qu’elle a? Ça va, babe?

— Ouais…. C’est rien….

Elle était réelle. Merde…. Je me suis dirigée derrière le comptoir et je lui ai servi une vodka sur glace. Comme dans le temps.

— T’as pas changé, je lui ai dit.

C’était vrai. Plus de trente-cinq ans s’étaient écoulés depuis son départ pour New York. Elle avait les mêmes grands yeux noirs, la même maigreur pâle. La même beauté sauvage. Les années paraissaient avoir glissé sur elle sans l’entamer alors que moi…. Moi, j’approchais les soixante-cinq ans et mon corps les portait lourdement.

— Toi non plus, elle me répond. Tu sers toujours la meilleure vodka de tout Nashville. Quoi ce qui est advenu de ton rêve de jouer du country?

— Si t’étais revenue chez toi, tu l’aurais su…. Trente-cinq ans, c’est long, Blanche.

Elle a baissé la tête. Tant mieux si je l’avais blessée. Elle m’a fait attendre trop longtemps.

— J’chus désolée…. J’pouvais pas risquer qu’on me reconnaisse et qu’on devine ce que j’chus. Les humains vieillissent, pas moi.

— Et t’es quoi au juste? Une sorte de fée?

Elle a eu un sourire triste. C’est à ce moment que j’ai remarqué qu’elle était sale et qu’elle semblait fatiguée. Ma conscience me disait que j’étais peut-être trop dure avec elle, mais je l’ai ignorée.

— C’est plus compliqué que ça, elle a murmuré. Disons que j’ai pas quitté la Louisiane juste pour voir du pays ou pour faire de la musique, comme je te l’ai dit à l’époque.

Elle a passé une main dans sa chevelure emmêlée. Ce geste lui avait toujours appartenu, je l’avais pas oublié. Elle en a ressorti une longue plume noire qu’elle m’a tendue. J’ai hésité avant de la prendre. Elle brillait étrangement sous la lumière grésillante des néons. J’étais incapable de prononcer un mot. Je sais pas à quoi je m’attendais, mais jamais j’aurais imaginé que Blanche était…. surnaturelle. Je m’étais douté que le temps l’atteignait pas. Elle avait travaillé dix ans pour mon oncle et moi durant les années 70 et elle avait pas pris une ride. J’avais la bouche sèche.

— C’est une plume d’aigle.

Sa voix m’a paru lointaine. Je l’ai dévisagée. Son regard était plus sombre que dans mon souvenir, moins vivant peut-être, plus acharné. Une lueur mi-navrée, mi-amusée l’adoucissait.

— Quand est-ce que t’as quitté la Louisiane? j’ai demandé.

Elle a semblé réfléchir un moment avant de répondre.

— Mmmh…. En 1912, je crois.

— Merde Blanche! Tu te fous de ma gueule!

Elle a fait non de la tête. Je me suis servi un verre que j’ai calé avant de nous resservir toutes les deux.

— Mais ça veut dire…. Ça veut dire que t’as plus de cent ans!

— Un peu plus de cent-vingts, j’crois. J’ai arrêté de compter.

— Merde…. Et je me plaignais d’être vieille.

On a ri toutes les deux, comme dans le temps. On a trinqué et on s’est enfilé nos verres.

— Qu’est-ce qui te ramène dans le coin?

Elle a haussé les épaules.

— Mal du pays.

— Tu restes?

Elle a fait non de la tête. Silence. Je voulais la retenir, faire semblant d’être avant. Une vieille chanson de Loretta Lynn émanait des haut-parleurs. J’ai fait signe à Blanche.

— Tu te rappelles quand tu jouais au bar? Tu reprenais souvent cette chanson.

— C’était un rêve ça, chère, elle a répondu avant de tremper ses lèvres dans sa vodka.

— Un rêve, ça dure pas dix ans. J’ai une idée! Tu devrais jouer pour moi ce soir, comme dans le temps. On a personne, le gars qui devait jouer nous a lâché à la dernière minute.

— Jamais d’la vie! J’joue plus anyway.

Je l’ai regardée, les yeux grands d’étonnement devant la violence de sa réaction. Elle, ne plus jouer. Il y avait quelque chose qui clochait.

— Come on. Je veux pas entendre ça dans mon bar. On arrête pas de jouer comme ça du jour au lendemain. T’as le country dans le sang, chérie.

Elle a haussé les épaules. Quand elle a parlé, c’était d’un ton moins convaincu, avec une certaine distance, comme si sa voix venait d’un autre monde.

— J’ai plus ma guitare.

La phrase est tombée sur le plancher, s’est fracassée contre les lattes sales de sa propre absurdité. Ma gorgée de vodka est descendue de travers.

— Ça s’arrange. Blake! j’ai crié à mon mari. Apporte-moi ma Gibson. On aura un spectacle ce soir finalement.

— Josie….

— Banche! Une chanson, ok? Je te demande rien qu’une chanson. Tu me dois au moins ça.

Elle a soupiré, mais elle a cessé d’argumenter. Blake est arrivé avec la guitare et je l’ai remise à Blanche. Elle a pris un instant pour l’accorder, bien que l’instrument n’en ait pas eu besoin. On est ensuite montées sur scène. J’étais tellement excitée que je sentais mon cœur battre contre mes tempes. Je me suis approchée du micro et j’ai toussoté un peu pour attirer l’attention des clients.

— Bonsoir tout le monde! Je vous demanderais un moment d’attention. Il semblerait qu’ont ait trouvé quelqu’un de spécial pour remplacer Shawn ce soir. C’est une amie de longue date qui s’est exilée à New-York, mais elle a pas pu résister à l’appel du Sud. Blanche Dubois, mesdames et messieurs!

Il y a eu quelques applaudissements et des acclamations polies. Je me suis retournée vers Blanche, dont le visage était plus pâle que d’habitude, et j’ai ôté mon chapeau de cowboy pour le déposer sur sa tête hirsute.

— Vas-y, ma fille!

Elle s’est avancée vers le micro, visiblement hésitante, replaçant un peu le chapeau sur son crâne.

— Heum…. Bonsoir tous. La chanson que j’vas vous jouer à soir, j’l’ai jamais jouée devant personne avant, so j’vas vous demander votre indulgence. Cette chanson-là, j’l’ai composée à New York une nuit où ce que les paysages du Sud me manquaient plus que d’habitude. Voici Échappée.

J’ai souri. Le titre de la chanson, comme son refrain, était en français, vestige de ses racines cadiennes. Elle a joué les premières notes du bout des doigts, presque avec une certaine gêne. Il semblait y avoir un échange entre elle et la musique, une jeu de poursuite, comme si elles cherchaient mutuellement à s’apprivoiser. Puis, Blanche la première s’est laissé posséder. Je m’étais demandé autrefois pourquoi elle n’avait pas poussé plus loin sa carrière de musicienne. Je comprends maintenant que sa condition l’en empêche. La permanence force l’éphémère.

Ses doigts glissaient sur le manche de la guitare, pinçant et grattant les cordes avec souplesse. Sa voix doucement rauque s’est mise à résonner dans la salle devenue silencieuse. Je ne peux m’empêcher d’être satisfaite de constater qu’elle garde toujours le don d’envoûter son auditoire. Les paroles n’étaient pas géniales toutefois. Blanche n’avait jamais su écrire. J’aurais pensé qu’en trente-cinq ans, elle aurait fait l’effort d’apprendre.

J’ai fermé les yeux pour mieux me laisser bercer par la musique. Mon corps frissonnait et je ne pouvais contenir ses légers balancements. Comme les vagues, j’ai songé. Pas celles d’un bayou humide de la Louisiane. Des vagues plus denses, plus longues, et dont l’écume blanche aurait la saveur d’une mélancolie furieuse. Leur remous s’est fait plus lent pour s’éteindre complètement, et j’ai ouvert les yeux. Je les ai portés sur Banche qui achevait sa chanson et j’ai surpris une larme rouler sur sa joue. Elle a remercié son auditoire, qui sifflait et applaudissait, hurlant presque pour un encore, puis elle est descendue de la scène. Elle m’a remis ma guitare avant de se diriger d’un pas rapide vers la sortie, prétextant avoir besoin d’air. J’ai déposé l’instrument sur une table et l’ai suivie dehors. Elle fumait une cigarette, le dos appuyé contre le mur. Je l’ai imitée.

— Tu as été géniale. Ils en redemandent.

Elle a eu un sourire navré. Je n’arrivais pas à percer son regard. Il y a trente-cinq ans, elle aurait été euphorique. Maintenant, elle semblait bouleversée.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Blanche?

Elle a longuement tiré sur sa cigarette avant de répondre.

— J’dois retourner à New-York.

Sa voix était distante, comme déjà en route vers le Nord.

— T’es pas obligée. Tu peux rester chez nous ce soir, ça dérangera pas Blake.

Elle a fait non de la tête.

— J’vas partir maintenant. Si j’reste…. Si j’reste, j’vas plus vouloir m’en aller. Ma vie est pas icitte, Josie.

— Et tu crois qu’elle est où, alors?

Elle a haussé les épaules, a passé une main brusque dans sa chevelure. Je l’ai serrée dans mes bras. Docile, elle m’a remercié pour la chanson, puis s’est dégagée. Elle avait l’air un peu perdue. Elle tenait à me rendre mon chapeau, mais j’ai refusé.

— Garde-le, t’en a plus besoin que moi. Tu me le redonneras la prochaine fois que tu repasseras, si t’as trouvé où était ta vie d’ici là.

Elle a souri. Ses yeux étaient légèrement humides. Les miens aussi probablement. Je l’ai regardée s’éloigner.

— Mets pas trente ans à revenir cette fois!, je lui ai crié.

Elle s’est retournée et m’a saluée d’un signe de tête en soulevant mon chapeau, puis elle s’est envolée, magnifique oiseau de proie. Un aigle noir. Elle n’aurait pas pu être autre chose. J’ai serré la plume contre mon cœur. Je savais que je ne la reverrais plus.
Mafia Démoniaque ~ Démone
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